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Texte d'auteur - BIZ

D’Iberville, un corsaire à la mesure de l’Amérique

Les emblèmes sont des totems, c’est-à-dire des représentations qui symbolisent les collectivités qui les ont adoptées. Ceux du Québec sont nombreux et variés. Ils peuvent être officiels (harfang des neiges, iris versicolore, bouleau jaune) ou officieux (ceinture fléchée, sirop d’érable) et de différents types (naturel, matériel, humain). À ce titre, une héroïne et un héros sont aussi des emblèmes; des boussoles dont la mémoire guide les esprits vers de plus vastes horizons.

À l’approche de la Fête nationale, permettez-moi de vous présenter un héros québécois méconnu, un fils de l’Amérique qui porte en lui le paradigme d’un monde nouveau et le gène d’un continent titan où, encore aujourd’hui, tout reste à faire.

Pierre Le Moyne d’Iberville est né à Montréal (Ville-Marie à l’époque) en 1661. Enfant d’un prospère marchand de fourrure normand, le jeune Pierre est promis à une carrière de prêtre. À douze ans, il troque le goupillon pour l’astrolabe et s’engage comme matelot sur le voilier de son oncle. À vingt-cinq ans, il se retrouve lieutenant d’un détachement de cent hommes en route pour la baie James. L’expédition a pour but de prendre des forts aux Anglais et ainsi d’assurer le contrôle du lucratif commerce des fourrures à la France.

Guidée par des Amérindiens, la troupe s’ébranle de Montréal le 30 mars 1686, en direction de Fort Monsoni (aujourd’hui Moose Factory). Lourdement armé, le convoi comporte une trentaine de canots et autant de traîneaux à chiens. Encore de nos jours, il s’agit d’un voyage éprouvant, de 1300 kilomètres. Imagine-t-on seulement la démesure de l’aventure, à une époque où l’on voyageait sans GPS, sans Kanuk et sans skidoo ?

L’opération est un succès; d’Iberville impressionne par son courage et son génie militaire, tant sur terre que sur mer. Pendant dix ans, c’est dans les eaux glacées de la baie d’Hudson que d’Iberville forgera sa légende d’intrépide capitaine, capable de vaincre trois navires anglais avec son seul équipage. Au cours de cette période, il montera en grade, jusqu’à devenir, avec son contemporain Jean Bart, le corsaire le plus réputé de tout l’empire français. En 1699, Louis XIV reconnaît le courage du Cid canadien et lui remet en mains propres la Croix de Saint-Louis. C’est la première fois qu’un fils de la Nouvelle-France reçoit cette distinction, qui récompense le mérite militaire.

Ayant abandonné la baie d’Hudson aux Anglais, le roi de France a d’autres plans pour son corsaire. Il l’envoie repérer l’embouchure du Mississippi, dans le but d’y établir des peuplements français permanents. Visionnaire, d’Iberville entrevoit dès la fin du XVIIe siècle la future expansion continentale des colonies britanniques, jusqu’alors contenues entre les Appalaches et l’Atlantique : « Si la France ne se saisit pas de cette partie de l’Amérique qui est la plus belle, pour avoir une colonie, [...] la colonie anglaise qui devient très considérable s’augmentera de manière que, dans moins de cent années, elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique et en chasser toutes les autres nations. »

Au tournant du XVIIIe siècle, appuyé par des alliances diplomatiques avec les autochtones, il fonde les villes de Biloxi au Mississippi et de Mobile en Alabama, où l’on trouve une statue en son honneur. Un siècle plus tard, son rêve d’une Amérique française est à nouveau sacrifié sur l’autel politique, alors que Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis.

Au contraire des officiers français nés et formés sur le vieux continent, d’Iberville s’inspire de la guérilla autochtone et adapte ses techniques militaires au climat du Nouveau-Monde. Non seulement intègre-t-il des Amérindiens dans ses détachements, mais il a aussi l’intelligence d’écouter leurs conseils et d’adopter leurs stratégies. Notamment, il préconise les attaques hivernales, au cours desquelles ses troupes, rompues aux climats rigoureux, se déplacent rapidement en raquettes.

Les cinq dernières années de sa vie sont difficiles. Entre deux attaques de fièvre, il peaufine ses plans et s’échine à convaincre Versailles de l’équiper pour bouter les Anglais hors de l’Amérique. Finalement, en 1706, il obtient une escadrille et fait route vers les Antilles. Il prend habilement l’île de Nevis aux Anglais avant de faire escale à Cuba. Malheureusement, il y meurt prématurément, au mois de juillet de la même année, probablement terrassé par la malaria. Il a quarante-cinq ans. Certains imaginent même qu’à la veille de bombarder les colonies de la Nouvelle-Angleterre, le corsaire a été empoisonné par des espions anglais…

On ne saura probablement jamais le fond de l’histoire. Mais il est permis de penser que, si d’Iberville avait pu mener à bien tous ses projets, l’Amérique au complet aurait été française. Les restes du corsaire reposent aujourd’hui à La Havane, où il a été inhumé sous le nom de dom Pedro Berbila. On retrouve aussi une statue à son effigie dans le vieux port de la ville.

Visualisés sur une carte, les nombreux périples du Cid canadien donnent le vertige. En vingt ans, il a bourlingué des glaces de la baie d’Hudson jusqu’au soleil des Antilles. Aussi à l’aise en escarpins dans les salons de Versailles qu’en mocassins sous le feu de la mitraille, il a œuvré jusqu’à la fin de sa vie, par le commerce et par l’épée, à l’établissement d’une Amérique française. C’est un authentique gagnant qui, en vingt ans de combats tant sur mer que sur terre, n’a jamais perdu une bataille. Comète fulgurante, il a incarné toute la démesure du continent qui l’a vu naître. Même si l’astre est éteint, la brillance de ses exploits illumine encore le ciel de notre histoire. 

BIZ

Biographie

Écrivain et rappeur, Biz est membre du groupe Loco Locass. Depuis 2000, le trio a fait paraître quatre albums et deux recueils de textes. À titre d’auteur, Biz a publié les romans Dérives (2010), La chute de Sparte (2011), Mort-Terrain (2014) et Naufrage (2016). En 2012, La chute de Sparte s’est mérité le Prix Jeunesse des libraires du Québec et le Prix du livre jeunesse des Bibliothèques de Montréal. En 2015, Mort-Terrain a remporté le Prix littéraire France-Québec. En tant que cinéaste Biz a co-réalisé le documentaire Maudite machine! (2002). Il a aussi co-scénarisé l’adaptation cinématographique de son roman La chute de Sparte. Depuis 2011, il collabore au club de lecture de l’émission de radio Plus on est de fous, plus on lit!